13 mai 2022

Aux côtés des patients mais aussi des aidants familiaux et professionnels, l’orthophoniste, spécialiste du langage, de la communication, de la déglutition et de l’oralité a un rôle essentiel à jouer auprès des personnes âgées. Quels sont les signes qui aident les proches à déceler la nécessité d’un accompagnement chez leur parent ? Quels réflexes adopter ? Emilie Lorrain, orthophoniste et formatrice intervient auprès des résidents et des aidants au sein de plusieurs Ehpad  et Foyers d’Accueil Médicalisés en banlieue toulousaine et au domicile de ses patients. Elle nous livre une série de conseils pratiques précieux et nous aide à mieux cerner le champ d’expertise et le rôle de l’orthophoniste en neurogériatrie.

Une prise en soin parfois précoce

Emilie Lorrain, orthophoniste et formatrice

Contrairement aux idées reçues, l’orthophoniste intervient assez tôt auprès des seniors et cela bien avant qu’ils ne présentent une pathologie neurocognitive. Le départ en retraite s’accompagne fréquemment d’un fléchissement général des compétences qui fait suite au changement de rythme de vie et au manque de stimulation quotidienne. Conscient de ses pertes en termes de vitesse d’exécution sur le plan mental et physique, le patient âgé doit « faire le deuil » de ses compétences passées. « Certains ont juste un léger trouble de la voix ou bien une difficulté naissante à suivre une conversation ou à trouver le mot juste sur des sujets assez spécifiques ou techniques », précise Emilie Lorrain, orthophoniste spécialisée dans l’accompagnement des seniors.

Perdre ses mots, avoir des oublis ou des difficultés à s’organiser pour planifier un trajet nouveau en bus dans une ville que l’on connaît bien… Autant de petits indices insidieux qui s’installent dans le quotidien. « Si certaines personnes parviennent à mettre en place des stratégies pour pallier ces difficultés comme écrire dans un petit carnet, d’autres se retrouvent très handicapées et sollicitent rapidement un orthophoniste », explique la thérapeute.

 

 

Par ailleurs, une étude de la DREES publiée en 2018 démontre que 17 % des personnes de 60 ans et plus vivant à domicile rencontrent des difficultés à mordre et mâcher un aliment ferme ou ne pas y parvenir et cela même lorsqu’elles portent un dentier. Pour Emilie Lorrain, « ces données sont précieuses car elles permettent de comprendre qu’au sein de la population tout venante, sans qu’il y ait de pathologie associée nos capacités masticatoires décroissent avec l’âge ». Cette altération naturelle et physiologique, selon son intensité a une incidence sensible sur l’autonomie en l’absence de suivi ou de stimulation. « Cela implique des difficultés pour s’alimenter avec un trouble de la déglutition et parfois une dénutrition, des difficultés de communication qui nécessitent une prise en soin », poursuit Emilie Lorrain.

L’orthophoniste est également un acteur clé dans l’accompagnement de patients dans le cadre d’un AVC ou d’un trouble neurologique tel que la maladie de Parkinson. La question du risque vital lié à la déglutition suite à un AVC nécessite une présence soutenue du thérapeute afin d’accompagner le patient dans la reprise alimentaire et communicationnelle. « Dans ces types de pathologies, sur l’aspect communicationnel, nous intervenons sur la parole, la capacité à mettre en mots sa pensée et articuler correctement ainsi que sur le trouble de la communication au sens large qui impacte les interactions », confirme la spécialiste.

Une relation de confiance et un suivi pluriprofessionnel

Si le déremboursement de certains médicaments, notamment ceux liés à la maladie d’Alzheimer a fait couler beaucoup d’encre, il est aujourd’hui avéré que les thérapies non médicamenteuses sont efficaces et fonctionnent. Elles se traduisent par un dispositif d’accompagnement qui mobilise l’ensemble des intervenants et des professions médicales et paramédicales qui gravitent autour des personnes âgées. Suite à l’évaluation, le rôle de l’orthophoniste est de concourir à la mise en place d’une prise en soin pluriprofessionnelle autour du patient. « Il peut s’agir de fournir des consignes d’adaptation et d’accompagnement aux aidants, de préconiser un bilan bucco-dentaire auprès d’un dentiste, d’échanger avec l’ergothérapeute, le kinésithérapeute pour le positionnement à table ou encore de faire le point avec le diététicien-nutritionniste et le cuisinier pour adapter les textures des aliments et consistances des boissons que nous prescrivons. ».

Pour Emilie Lorrain, l’adhésion thérapeutique du patient est la clé de sa progression : « Je me place plutôt comme un professionnel de la communication et j’instaure un climat de confiance. Ils ne savent pas toujours que je suis Emilie l’orthophoniste mais ils ressentent un élan naturel car ils ont intégré que je vais leur offrir de bonnes conditions d’interactions. C’est essentiel car la mémoire émotionnelle demeure effective jusqu’à la fin ».

Lorsqu’un patient souffrant de démence rencontre des difficultés à s’exprimer et se faire comprendre, il peut avoir tendance à se retirer de la communication en plongeant dans un mutisme qu’un travail sur l’oralité, la sensorialité avec un orthophoniste, peut souvent débloquer (stimulation sensorielle, validation du discours, Montessori adaptée à la personne âgée, médiation animale…).

Accompagner les aidants dans leur quotidien

L’orthophoniste intervient dans l’écosystème du patient, qu’il soit institutionnel ou intrafamilial. Les aidants ont eux aussi besoin d’être accompagnés, formés et sensibilisés. Cela fait partie du champ d’intervention de l’orthophoniste qui est précisé par l’HAS. Le rôle de l’orthophoniste auprès des aidants professionnels et familiaux est de leur fournir les clés pour que le patient / leur parent soit le plus autonome et le plus investi possible dans son quotidien. Il s’agit aussi de les sensibiliser à la communication non verbale lorsqu’ils accompagnent un proche souffrant d’un TNCM (trouble neurocognitif majeur). « Savoir identifier les signes de stress ou les gestes d’isolement qui traduisent une difficulté pour le patient à comprendre le contexte d’une interaction ou d’un soin est très précieux au quotidien », souligne Emilie Lorrain.

 

Lorsqu’un proche âgé commence à rencontrer des difficultés, il est essentiel de le laisser acteur et de venir accompagner et verbaliser chacun de ses gestes sans se substituer à lui. La personne conserve ainsi une certaine autonomie pour s’habiller, se laver mais aussi préparer le repas ou mettre la table. « Le fait de porter la cuillère à sa bouche, même si quelqu’un soutient le geste sur le plan neurologique, ce n’est pas la même chose que d’être totalement assisté pour manger. Grâce au geste main-bouche, le cerveau anticipe qu’il y a quelque chose à qu’il va falloir déglutir et favorise une meilleure exécution du geste même de déglutition », insiste Emilie Lorrain.

Cette posture de l’autonomie aidée soulage aussi l’aidant et le prémunit des risques d’épuisement psychologique engendré par un mécanisme de surprotection du parent. Le patient, trop soutenu, n’a alors plus l’opportunité de faire les gestes et perd de l’autonomie pendant que son aidant lui, s’épuise peu à peu. « Le geste mobilise la mémoire procédurale qui est effective tout au long de la vie, rappelle la spécialiste. Tous les gestes du quotidien sont donc à maintenir : plus le patient les répètera même s’ils sont aidés, moins il les perdra ». Tout l’enjeu est donc de laisser un maximum d’autonomie possible au senior et de l’accompagner de l’expertise d’un orthophoniste quand le besoin s’en fait ressentir.

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